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Meurtre du général Bréa, place d'Italie, juin 1848.

FR Paris Paris

Le 25 juin 1848, en pleine émeute, le général Bréa se présente à la barrière d'Italie (place d'Italie) à la tête de 2.000 hommes pour remplacer le général Damesme, blessé.  Mais il est aussitôt capturé par la foule qui le prend pour le  général en chef Cavaignac, chargé de réprimer les émeutes. Le général Bréa a pour mission de prendre les barricades qui sont dressées sur la place et il est accompagné du capitaine Mangin. Tous deux marchent devant leurs troupes. Tout à coup, ils sont presque lynchés. Puis sauvés par des "amis". Puis rattrapé par la foule dans un bar, "Le Grand salon". Les deux officiers sont enfermés dans un pavillon de l'octroi puis abattus après quelques palabres entre les forces de l'ordre qui refusent de négocier sur leur sort. Le 7 février 1849, le conseil de guerre jugera 25 personnes accusées d'avoir participé aux meurtres. Il prononcera 5 peines de mort pour meurtres, attentat contre le gouvernement, excitation à la guerre civile et pour avoir porté le massacre, la dévastation et le pillage dans la capitale. Henri Daix, 40 ans, Charles Vappreaux, 24 ans, marchand de chevaux, Nicolas Lahr, 29 ans, maçon, Jean-Alexis Nourrit, 18 ans, garnisseur de couvertures, et Charles Chopart, 23 ans, employé de librairie, sont condamnés à mort. Trois autres sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité. Un autre est condamné à 20 ans, sept à 10 ans, deux autres à 5 ans et un autre à 2 ans. Le reste des accusés sera acquitté. Le 20 février, le pourvoi en révision des condamnés à mort sera rejeté par le Conseil de révision. Le 10 mars, les pourvois en cassation seront déclarés irrecevables et le 17 mars, le président de la République graciera Chopart, Nourrit et Vappreaux. En revanche, Lahr et Daix, détenus au fort de Vanves, seront extirpés de leurs cellules le 17 mars à 5 heures du matin et guillotinés sur les lieux de leurs crimes, après toute une nuit de mouvements de troupes et de préparatifs observée sur place.

Les émeutes de juin 1848 feront 4.000 morts chez les manifestants et 1.600 morts dans la troupe, dont cinq généraux.

Evoquant cette affaire criminelle, Victor Hugo racontera qu'en mars 1849, un jeune avocat nommé Cresson, lui avait demandé un rendez-vous. "Il était démocrate, romantique, généreux, intelligent, imbu des idées nouvelles et dévoué à ces idées. Il était le défenseur de Daix, inculpé dans l'affaire Bréa". L'avocat venait dire à Hugo que Daix avait été condamné à mort par le conseil de guerre, qu'on avait épuisé toutes les juridictions et qu'il allait être exécuté. Il le priait d'intervenir auprès du président de la République pour demander la grâce de ce malheureux. Victor Hugo préféra s'adresser à Odilon Barrot, ministre de la Justice, qui lui répondit : "Je ne demanderais pas mieux que d'intervenir pour ce malheureux ; cela m'attriste toujours de voir tomber la tête d'un homme ; mais je n'ai, nous n'avons aucune action sur le président ; nous avons lâché la bride ; il a toute latitude ; nous ne discutons seulement pas ; il a été question ce matin de ce Daix. Le président n'a rien dit ; nous ne savons pas ce qu'il pense et ce qu'il veut faire. Vous n'êtes pas dans les mêmes conditions que nous ; demandez vous-même la grâce de Daix. S'il y a une chance de l'obtenir, ce sera par vous et non par nous".

Le 10 mars 1849, Victor Hugo écrivit à Louis Bonaparte :

"Cinq têtes vont tomber ! Non ! Point de jours funèbres !
Ne laissez pas sortir l'échafaud des ténèbres.
La guerre dans le sang rallume son brandon.
Prince, des furieux, qu'un noir délire entraîne,
Donnent l'exemple de la haine,
Donnons l'exemple du pardon !

Ne mêlez pas de pleurs à votre aube qui brille.
Faites grâce ! La paix de la clémence est fille.
Prince, quand les Etats, que Dieu veut éprouver,
Dérivent vers l'abîme et sont prêts d'y descendre,
La justice peut les défendre,
La clémence sait les sauver."

 

Les condamnés de l'affaire Bréa seront été enfermés en mai 1849 au fort de Vanves. "Ils sont cinq : Noury, pauvre enfant de 17 ans dont le père et le frère sont morts fous, type de ce gamin de Paris dont les révolutions font un héros et dont les émeutes font un assassin ; Daix, borgne, boiteux, manchot, bon pauvre de Bicêtre, trépané il y a trois ans, ayant une petite fille de huit ans qu'il adore ; Lahr, dit Le Pompier, dont la femme est accouchée le lendemain de la condamnation, donnant la vie au moment où elle recevait la mort ; Chopart, commis libraire, mêlé à d'assez mauvaises fredaines de jeunesse : enfin Vappreaux jeune qui a plaidé l'alibi, et qui, s'il faut en croire les quatre autres, n'a point paru à la barrière de Fontainebleau dans les trois journées de juin. Ces malheureux sont enfermés dans une grande casemate du fort. Leur condamnation les a accablés et tournés vers Dieu. Il y a dans la casemate cinq lits et camp et cinq chaises de paille ; ils ont ajouté à ce  lugubre mobilier du cachot, un autel (...). Il y a quelques jours, une lettre anonyme leur parvint. Cette lettre les invitait à frapper du pied sur la dalle placée au centre de la casemate. Cette dalle, leur disait-on, recouvrait l'orifice d'un puits communiquant avec d'anciens souterrains de l'abbaye de Vanves qui iraient jusqu'à Châtillon. Ils pourraient soulever cette dalle et s'évader une nuit par là. Ils ont fait ce que la lettre leur conseillait. La dalle a, en effet, résonné sous le pied, comme si elle recouvrait une ouverture. Mais, soit que la police ait eu avis de la lettre, soit toute autre cause, la surveillance a redoublé à partir de ce moment et ils  n'ont pu profiter de l'avis..."
"L'exécution des condamnés fut une faute. C'était l'échafaud qui reparaissait. Le peuple avait poussé du pied et jeté bas la guillotine, la bourgeoisie la relevait. Chose fatale. Le président louis Bonaparte inclinait à la clémence. Il était facile de traîner en longueur la révision et la cassation. L'archevêque de Paris, Mgr Sibour, successeur d'une victime, vint demander la grâce des meurtriers. Mais les phrases convenues prévalurent. Il fallait rassurer le pays ; il fallait reconstruire l'ordre, rebâtir la légalité ébranlée, réédifier la confiance, et la société de cette époque en était encore là d'employer des têtes coupées comme matériaux. L'espèce de Conseil d'Etat qu'il y avait alors, consulté, aux termes de la Constitution, opina pour l'exécution. L'avocat de Daix et de Lahr, M. Cresson, vit le président. C'était un jeune homme ému et éloquent. Il parla de ces hommes, de ces femmes qui n'étaient pas encore veuves, de ces enfants qui n'étaient pas encore orphelins et, en parlant, il pleura. Louis Bonaparte l'écouta en silence, puis lui prit les mains et lui dit : *Je suis bien malheureux*. Le soir de ce même jour, c'était jeudi, le Conseil des ministres s'assembla. la discussion fut longue et vive. Un seul ministre penchait du côté du président et repoussait l'échafaud. Louis Bonaparte résista longtemps. Le débat dura jusqu'à dix heures du soir. Mais la majorité du Conseil l'emporta, et avant que les ministres se séparassent, le garde des Sceaux, Odilon Barrot, signa l'ordre d'exécution de trois des condamnés, Daix, Lahr et Chopart. Noury et Vappreaux furent commués aux galères perpétuelles. L'exécution fut fixée au lendemain matin, vendredi. (...) Le préfet envoya chez le bourreau. Mais, depuis février, le bourreau de Paris avait quitté la maison qu'il habitait rue des Marais-Saint-Martin. Il s'était cru destitué comme la guillotine. Il avait disparu. On perdit du temps pour trouver sa nouvelle demeure et, lorsqu'on y arriva, il était absent. Le bourreau était à l'Opéra. Il était allé voir jouer Le Violon du Diable. Il était près de minuit. Le bourreau manquait. On dut ajourner l'exécution au surlendemain.
Dans l'intervalle, le représentant Larabit, auquel Chopart avait porté secours dans les barricades des barrières, fut averti et put revoir le président. Le président signa la grâce de Chopart. Le lendemain de l'exécution, le préfet de police manda le bourreau et lui reprocha son absence. *Ma foi, répondit Sanson, je passais dans la rue, j'ai vu une grande affiche jaune avec ce mot : Le Violon du Diable ; J'ai dit : Tiens, ce doit être drôle ! Et je suis allé au spectacle*. Ainsi une affiche de théâtre sauva la tête d'un homme..."

Vingt-cinq mille hommes gardaient la guillotine sous les ordres de deux généraux. Sept pièces de canon furent braquées vers les rues qui aboutissaient au rond-point de la barrière de Fontainebleau. Daix fut exécuté le premier. Le lendemain, à tous les coins de rues, sur les panneaux électoraux, le nom de Bonaparte était rayé d'une balafre rouge. "Protestation silencieuse, reproche et menace", selon Victor Hugo. Me Cresson devait devenir préfet de police en novembre 1870.

(dessin X)