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Les forçats de Bicêtre.

78 Rue du Général Leclerc Le Kremlin-Bicêtre

La prison de Bicêtre daterait de 1634, selon son historien Paul Bru, mais pourrait aussi ne dater que de 1685, date à laquelle on y conduisit de force mendiants et vagabonds. En 1792, ils sont environ 500 pensionnaires, échappés des galères ou repris de justice, voleurs de grands chemins, criminels endurcis. Ce sont des gens dont on veut se débarrasser par "ordre du roi" et ce sont parfois des personnalités gênantes. La prison est ensuite l'antichambre du bagne ou de l'échafaud (jusqu'en 1830). Jusqu'en 1792 il y a, à Bicêtre, des "cachots noirs", souterrains, sans air ni lumière, entièrement en pierres de taille, dans lesquels on laisse mourir des prisonniers enchaînés. Malesherbes, en 1770, a alerté le roi sur ces supplices. Réussissant à son tour à alerter en 1789 l'Assemblée nationale, un moine enfermé par une lettre de cachet provoquera une inspection des 33 prisons parisiennes par une commission composée du marquis de Castellane, de Freteau, Barrère et Mirabeau. Les familles des prisonniers devaient payer leur pension dont la lettre de cachet, jusqu'à son abolition en 1778, fixait le montant. Le 13 septembre 1761, cinquante prisonniers ont réussi à s'évader par un aqueduc.

Le 2 septembre 1792, la prison connaît les "massacres de septembre". C'est le théâtre de massacres inouïs. Les révolutionnaires massacrent vieillards, enfants, infirmes, idiots, épileptiques, vagabonds et criminels. Le massacre sera plus long et plus terrible qu'ailleurs, selon Thiers dans son Histoire de la Révolution. C'est à Bicêtre que le 17 avril 1792, les Drs Louis et Guillotin, ainsi que la hiérarchie de l'administration pénitentiaire testent, avec le bourreau Sanson, la guillotine sur trois cadavres. Huit jours plus tard, Jacques Pelletier, condamné pour vol avec violence le 24 janvier 1792 sera décapité place de Grève avec l'instrument que l'on appelle alors "la Louison" ou "la Louisette", par plaisanterie avec le nom du Dr Louis, son co-inventeur. Quelques temps plus tard, un nommé Guillot, demeurant rue des Sept-Voies, à Paris, proposera au comité de Salut public une guillotine améliorée qui couperait neuf têtes à la fois. Mais le test dans la cour de Bicêtre ne sera pas concluant. Un peu plus tard encore, ce Guillot, accusé de fabrication de faux assignats, mourra décapité par la guillotine à un seul coup...  Jusqu'à la Révolution, la chaîne des forçats est partie de la Tour Saint-Bernard et de la Tournelle, à Paris. Depuis lors, elle part de Bicêtre.

La première chaîne sort de la prison en avril 1796. Les parisiens viennent assister en foule au départ, en riant et en chantant. Les gardes chiourmes sont vêtus d'uniformes bleus à épaulettes rouges et aux bandoulières jaunes. Dans la cour, on aligne les forçats par colonnes de 26, on les fait déshabiller, voir par un médecin (ce qui est l'occasion de se prétendre atteint de toutes les maladies pour échapper au bagne) et on leur donne l'uniforme à enfiler. Ensuite, on les attache à la chaîne, deux par deux, par le cou, par ordre alphabétique ou par taille. Au moment du départ, on les assoit dos à dos sur une charrette, jambes pendantes, treize de chaque côté, séparés par une barre de fer, et l'on part, dormant à la belle étoile ou parfois dans une grange. 208 condamnés, enchaînés en huit chaînes de vingt-six hommes, partent ainsi de la cour de la prison le 10 avril 1828, vers le bagne. Trente ont une condamnation à perpétuité. Il a fallu deux heures pour ferrer tout le monde en passant l'anneau autour du cou. 160 d'entre eux ne savent ni lire ni écrire. Un moment, les gardes font face à une révolte, mais tout rentre dans l'ordre. L'opération terminée, les bagnards assistent à une messe dans la chapelle, où l'abbé leur prêche la persévérance. Nombre d'entre eux sont condamnés pour des vols, ce qui est à l'époque une infraction grave (v. 2è arr, pass des Panoramas)

Le 9 juillet 1829, 107 condamnés aux "galères", c'est à dire au bagne, quittent encore la prison de Bicêtre, enchaînés. Le 10 septembre 1832, 182 forçats quittent Bicêtre pour Toulon après le discours habituel de l'abbé Montès, aumônier des prisons. Par une erreur médicale, sept détenus mourront en mai 1828, après avoir absorbé un médicament censé soigner l'épilepsie, "fait d'eau de chiendent et d'acide hydrocyanique".

La dernière chaîne partira de Bicêtre le 3 octobre 1835 avec 172 condamnés. A partir de cette date, les forçats seront transportés en fourgons cellulaires. Avant leur exécution, les sergents de La Rochelle, Lacenaire, Cadoudal, Contrafatto, Papavoine ont été détenus à Bicêtre. Et finalement, le 24 décembre 1836, sans prévenir, une quarantaine de paniers à salade transportera les détenus à la nouvelle "prison modèle" de La Roquette (v. 11è arr, rue de la Roquette). Bicêtre redeviendra définitivement un hôpital en 1847.

(photo CPA, DR)