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La grand-chambre du Tribunal.

2 Boulevard du Palais Paris

Dans la salle de la 1ère chambre du Tribunal de grande instance, siégeait sous l'Ancien-Régime, le Parlement de Paris.

C'est là qu'en 1788 est acquitté le Dr Joseph Guillotin, 50 ans, ex-jésuite qui a quitté la Compagnie de Jésus en 1763 pour étudier la médecine devenir médecin à Paris en 1780. Son crime est d'avoir rédigé en 1788 la Pétition des citoyens domiciliés à Paris dans laquelle il réclame le droit, pour le Tiers État, d'avoir un nombre égal de députés à celui des deux autres ordres. En 1789, Guillotin propose que les mêmes crimes soient punis des mêmes peines quel que soit le rang du coupable, que la famille d'un coupable ne soit plus juridiquement atteinte par la flétrissure, que la confiscation des biens soit abolie… Ces réformes seront adoptées le 21 janvier 1790.

Dans cette salle, est installé le 18 août 1792 et siège ensuite, à partir du 21 août, le Tribunal révolutionnaire que l'on appelle "Tribunal criminel" jusqu'en mars 1793 (v. 1er arr, rue de Rivoli). La création de ce tribunal a été voulue et obtenue de haute lutte par Danton, qui l'appelle "tribunal suprême de la vengeance populaire" pour éliminer les "ennemis de la Révolution". "La Commune de Paris avait obtenu de l'Assemblée la création du Tribunal criminel qui, dominé par elle, devait fournir à l'échafaud des milliers d'adversaires, réels, potentiels ou imaginaires", écrit un historien [Yvan Gobry, Les martyrs de la Révolution française, 1989]. Jusqu'au 1er septembre, le tribunal n'enverra toutefois que quatre accusés à la guillotine. A la première audience, le 21 août 1792, il juge Louis Collenot d'Angremont. L'accusé est condamné à mort et immédiatement exécuté (v. pl du Carrousel). Puis c'est Armand Laporte, un intendant du roi, puis le journaliste Durosoy, de La Gazette de Paris, qui souhaite la victoire des Autrichiens. Dans cette salle, le tribunal jugera la reine et les 21 députés de la Gironde en octobre 1793, Malesherbes et sa famille en avril 1794, et jusqu'à ses propres créateurs, Danton en avril 1794, Robespierre en juillet, et enfin encore ses propres membres, en mai 1795, et même Fouquier-Tinville, qui l'a alimenté depuis mars 1793...

Au procès des députés de la Gironde, l'un d'eux, Valazé, se poignarde au banc des accusés, au milieu de la Grand'chambre, créant un énorme tumulte. Le président Joseph (dit Martial) Herman, un avocat d'Arras âgé d'une trentaine d'années, qui a déjà oublié les principes de sa profession, apaise l'ambiance en se levant et en tendant le bras pour calmer la salle. L'accusateur réclame que l'on guillotine le cadavre ! Mais Herman refuse cette mise en scène inutile.

C'est Herman qui préside le procès de la reine, les 14 et 15 octobre 1793. Les jurés sont des Jacobins soigneusement choisis : Foucault, Sellier, Coffinhal, Deliège, Ragmey, Maire, Denizot et Masson. Derrière Fouquier-Tinville, s'entassent Vadier, Amar, Vouland et Moyse Bayle. Herman désigne le jour-même de l'audience les défenseurs de la reine : Chauveau-Lagarde et Tronçon-Ducoudray. Herman ne laissera qu'un quart d'heure aux avocats pour préparer leur défense.

Le 9 mai 1794, s'ouvre le procès de Madame Elisabeth, la sœur du roi, âgée de 30 ans, à laquelle le président Dumas pose des questions comme celle-ci : "Où étiez-vous dans les journées des 12, 13 et 14 juillet 1789, c'est-à-dire aux époques des premiers complots de la cour contre le peuple ?" En même temps qu'elle, 24 autres accusés seront condamnés à la peine de mort comme "complices des complots" et conspirations formés par "Capet", sa femme, sa famille et ses agents pour provoquer à la guerre civile, et comme complices des intelligences entretenues avec l'ennemi. Parmi les malheureux, la soeur aînée de Malesherbes, 76 ans. Le 10 mai 1794, le bourreau a une grosse fournée.

Herman a présidé aussi le procès de Danton et de ses partisans le 2 avril 1794, "quand la Terreur régna sur ceux-là même qui lui avaient élevé un trône" [Armand Fouquier, Causes célèbres de tous les peuples, 1848-1874]. Herman est un ami de Robespierre qui a le même âge, la même formation et vient du même pays. Il doit d'ailleurs son poste à Robespierre. Il lui devra sans doute aussi sa propre mort sur l'échafaud le 7 mai 1795. Il ira à la mort dans la même charrette que Fouquier-Tinville, passant inaperçu tant la foule hurle contre l'accusateur.

En entrant dans la salle, une petite porte dans la boiserie, immédiatement à gauche, s'ouvre sur un escalier qui rejoint la Conciergerie, par lequel les accusés, dont Marie-Antoinette, auraient eu accès à la salle d'audience.

Le Tribunal révolutionnaire ne pratique pas la torture. Il est vrai qu'il enquête peu. Il ne condamne pas non plus à la roue, la question, l'écartèlement, l'amputation, puisque depuis 1791, tout condamné à mort a "la tête tranchée"... Son seul souci est le rendement de la guillotine. Il peut écourter les débats s'il s'estime suffisamment informé... Les magistrats siègent coiffés de chapeaux à plumes noires. Il est d'abord présidé par Montané, qui échappera de peu à la guillotine, accusé d'être trop clément, puis par Herman qui siègera jusqu'au procès de Danton en avril 1794, puis par Dumas, choisi par Robespierre, puis enfin par Dobsen. Avec quelques exceptions : Dumas par exemple, sera condamné en juillet 1794 par son bras droit, le vice-président Scellier, qui a pris pour l'occasion le siège du président-accusé...

Fouquier-Tinville lui, est assisté de substituts: Fleuriot-Lescot, qui finira sur l'échafaud, Donze-Verteuil, prêtre défroqué, Royer, ancien vicaire à Saint-Vincent-de-Chalon, Liendon, avocat, et Grebeauval. (Sur Fouquier-Tinville, v. 2è arr, rue d'Aboukir).

A ses débuts, le Tribunal condamne ceux qui accaparent les marchandises de première nécessité, puis ce sont tous ceux qui n'ont pas eu l'air de manifester un enthousiasme particulier devant la Révolution...

Le 14 septembre, la Convention décide que le Tribunal comptera désormais quatre sections qui siègeront simultanément. Il y aura 16 juges et 60 jurés. Fouquier-Tinville a 5 substituts.

Le 17 septembre 1793, aux premiers jours de la Terreur, la "loi des suspects" permet de condamner "Ceux qui, dans les assemblées du peuple, arrêtent son énergie par des discours astucieux, des cris turbulents, des menaces. Ceux qui, plus prudents, parlent mystérieusement des malheurs de la République, s'apitoient sur le sort du peuple et sont toujours prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une douleur affectée. Ceux qui ont changé de conduite et de langage selon les événements (…). Ceux qui plaignent les fermiers, les marchands avides contre lesquels la loi est obligée de prendre des mesures. Ceux qui, ayant toujours les mots de liberté, république et patrie sur les lèvres, fréquentent les ci-devant nobles, les prêtres, les contre-révolutionnaires, les aristocrates, les feuillants, les modérés et s'intéressent à leur sort (…) Ce qui ont reçu avec indifférence la constitution républicaine (…). Ceux qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien fait pour elle…" Les arrestations se multiplient alors, jour et nuit, et les prisons regorgent de suspects. On utilise les collèges, les abbayes, les séminaires, réquisitionnés. La Terreur n'est qu'une "justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu", aurait dit Robespierre le 5 février 1794.

Mis en accusation le 31 mars 1794, Danton, enfermé avec Desmoulins à la Conciergerie, s'écrie "Dire que c'est par un jour comme celui-ci que j'ai institué le Tribunal révolutionnaire ! J'en demande pardon à Dieu et aux hommes". C'est un peu tard. Son procès se déroule dans l'ancienne salle de la Cour de cassation, incendiée en 1871. Six députés à la Convention, Danton, Desmoulins, Lacroix, Philippeau, Hérault de Séchelles et Westermann, sont accusés. Desmoulins, ami de Robespierre, a commis le crime de devenir indulgent en admettant la liberté d'opinion. La foule est là. Elle a envahi le palais jusque sur la place Dauphine. Le Tribunal coupe la parole aux accusés qui se défendent trop bien et les envoie à la guillotine le 5 avril. Accusée d'avoir conspiré pour sauver son mari, Lucile Desmoulins sera guillotinée quelques jours plus tard.

Survient ensuite la loi du 22 prairial an II (mai 1794), par laquelle la Convention déclare que "le tribunal révolutionnaire est destiné à punir les ennemis du peuple, ceux qui cherchent à rétablir la royauté ou à détruire la Convention, les militaires qui trahissent (...) ceux qui portent atteinte au moral de la nation..." et il ne prononce plus qu'une seule peine, la mort. Il n'y a plus d'instruction avant l'audience. L'accusé arrive devant les juges sans savoir ce qu'on lui veut. Ainsi, 309 prêtres et 52 religieuses seront-ils condamnés à mort, comme les fermiers généraux, les généraux traîtres ou généraux qui ont échoué. Ce sont ceux des armées de l'est : Lescuyer, Miaczinski, Devaux, Laroque, Donnadieu, Houchard, Biron, Custine, Beauharnais et le maréchal Luckner, seront condamnés à mort. Ainsi que ceux des armées de l'ouest, qui ont échoué devant les Vendéens : Marcé, Quetineau. Une trentaine de généraux en deux ans... Mais à la chute de Robespierre, les 10 et 11 thermidor an II (28 et 29 juillet 1794), le glaive va se retourner et ce sont Saint-Just, Couthon, Dumas président du tribunal, Coffinhal, Fleuriot-Lescot, substitut de Fouquier-Tinville, qui, entraînés dans le mouvement qu'ils ont créé, sont exécutés sans même passer devant le Tribunal. "En quelques semaines, plusieurs milliers de républicains sont assassinés avec la bénédiction, sinon l'appui des représentants de la Convention, sans aucun procès cette fois"  [Luc Willette, Le Tribunal révolutionnaire, 1981].

Selon cet auteur -un avocat- le tribunal a jugé au total 4.021 affaires, prononçant de mars 1793 à prairial an II (mai 1794), 2.585 condamnations à mort et 1.306 acquittements...

Le Pr Henri Wallon, dans son "Histoire du Tribunal révolutionnaire", comme le Pr Gobry, font état de 2.632 condamnés à mort entre le 2 mai 1793 et le 28 juillet 1794.

Les jugements du Tribunal révolutionnaire sont exécutés sans répit, sauf pour les femmes qui se disent enceintes. Celles-ci sont envoyées pour une visite médicale à l'Hôpital du Tribunal révolutionnaire, à l'Archevêché, parfois ficelées sur un brancard. Si la grossesse est réelle, on attend l'accouchement pour envoyer l'enfant à l'hospice et la mère à l'échafaud. Jusqu'au 9 thermidor, les neuf derniers mois montrent l'emballement de la Terreur, un "épouvantable cynisme dans ces exécutions faites par erreur en toute connaissance de cause" [Daniel Arasse, La guillotine et l'imaginaire de la Terreur, 1987].

Le 3 germinal an VII (1799), dans cette salle, les magistrats assistent à un spectacle inédit : Une jeune femme a décidé, n'en déplaise aux juges, de plaider elle-même pour son mari menacé de mort. Victoire de Lambilly plaide pour Jean-Baptiste Mouessan de La Villirouët devant la Commission militaire qui le juge pour avoir émigré sous la Révolution, à Jersey, et avoir rejoint l'armée des Princes. Elle-même a été arrêtée en 1792, à 25 ans, et emprisonnée à Lamballe pour avoir été l'épouse d'un émigré. Mais voilà que du fond de son cachot, apprenant le passage à Lamballe du Conventionnel Bollet, elle a réussi à cette occasion à se faire libérer, puis à faire libérer vingt codétenues le 8 janvier 1795. Libre, elle a fait le siège de l'hôtel où est descendu Bollet et a insisté auprès de chaque membre du Comité de surveillance. Individuellement, aucun ne s'est opposé à la remise en liberté d'une vingtaine de ses codétenues, mais collectivement, chacun avait peur. Elle a donc recueilli les signatures une à une. Cette mission accomplie, elle est partie pour Paris où son mari l'a retrouvée sous le faux nom de Guénier. Ils se sont installés rue de Rohan. Mais par jalousie ou par haine, un inconnu les a dénoncés. Lui, pour s'être engagé dans l'armée des Princes, est promis au peloton d'exécution dans la plaine de Grenelle. Victoire va encore démarcher un à un les juges et, à l'École militaire, obtenir du général Catholle, président la Commission militaire de jugement, le droit de plaider elle-même. Elle parlera 42 minutes et dans les larmes des juges, des soldats et de l'assistance, obtiendra l'acquittement "à l'unanimité". Les juges l'embrasseront, faisant d'elle une héroïne. "Vous êtes pères, époux, et ils n'y a aucun de vous qui ne soit sensible à la voix de la nature. Vous ne voudriez pas que, sans aucun avantage pour la patrie, le meilleur des ménages soit désuni, que le plus doux des liens soit rompu, que des enfants restent orphelins…" Le président lui-même avait du mal à se dominer pour ne pas pleurer et pour parler. Victoire de Lambilly a réalisé un exploit. Elle mourra à Lamballe en 1813, à 46 ans, et son mari en 1845.

La salle sera totalement détruite par l'incendie de la Commune, en mai 1871, mais reconstruite avec un décor semblable.

(dessin X, DR)